mon voisin

les pluies dures et froides de Moscou en avril.

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mon voisin de chambre, un Japonais, passe ses jours devant son petit ordinateur. petit portable. parfois il disparaît. la plupart du temps, lorsqu’il réapparaît, il porte deux sacs d’épicerie au bout de ses bras, placide. l’expression de son visage est dure, sans être sévère, une espèce de sourire flotte dans son regard. il est muet, semble-t-il. non pas muet, mais il ne parle pas. confortable de petites routines. peu de vêtements, toujours les mêmes quelques livres. souvent, à des heures toujours changeantes, il s’endort sur un côté de son lit, épuisé. de quoi.

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il adore regarder des films. il en a toute une collection dans sa petite partie de bibliothèque. pendant tout un mois, il s’est tapé une anthologie de Julia Roberts. en russe, bien sûr. à travers la mousse de ses écouteurs, j’entends régulièrement la discographie de Bon Jovi.

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il est lourd. il marche lourd. j’entends beaucoup, entre autres, ses chewing gums. il marche comme il sape. il n’existe que dans ce petit firmament de bruits. hors cela, il est une ombre. une ombre d’être. gentille et sonore. pour moi.

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il est seul, je crois. un soir, en rentrant le temps d’un souper, je l’ai vu, assis dans la cuisine en compagnie de deux jeunes filles, des asiatiques. le fait qu’ils communiquaient en russe me surprit. il me salua d’un geste discret, avec la main qui tenait sa « Miller ». le lendemain matin, au bas de la porte, il y avait un billet, glissé sans doute soit tôt dans la matinée, soit tard la veille. je le ramassai et le regardai quelques secondes, avant de le disposer en pignon sur le clavier de son portable. il y avait des caractères orientaux. disposés agréablement, autour de son nom inscrit en cyrillique. le soir même il me remerciait avec tacte, après m’avoir demandé si je savais quand le billet avait été livré. quelques jours plus tard, sur son bureau, un nouveau livre était apparu. le coréen en quelques leçons, ou quelque chose du genre. depuis, rien. toujours les mêmes vendredis et samedis devant l’écran. yahoo Japon, dont la page ressemble à un brouillon inconfortable. quel ennui.

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autre scène de métro. station bielorusskaya. le train doit se vider, comme cela arrive régulièrement, pour quelque raison technique que ce soit d’ailleurs. comme à l’habitude, une poignée d’épaves à demi conscientes ralentissent le processus. mais ce soir-là, seules deux officiers assuraient le vidage des wagons. deux babouchkas. on s’en est aperçus lorsque, entendant crier, nous tournâmes nos regards vers une employée du métro qui frappait à coups de raquette de ping-pong sur ce qui avait tout l’air d’être un corps immobilisé par une ivresse puissante. à bout, elle attendit que sa collègue arrive. puis, à nouveau quelques coups de raquettes, en stéréo cette fois-ci. sans succès. les deux tapaient sur le corps et vociféraient à qui mieux-mieux… elles interpellèrent même un quidame, planté devant la porte du wagon en question, s’étant avancé mi par curiosité, mi par instinct du devoir citoyen d’intervenir, peu importe ce que cela peut vouloir dire dans une ville pareille… l’individu tira alors la loque hors du wagon, sous les rires discrets de quelques personnes. mais le cadavre se releva aussitôt, protestant avec virulence, et, dans un geste quelque peu subversif, se dirigea lunatiquement vers un autre wagon, derrière celui duquel on l’avait si illégitimement chassé. les deux babouchkas de rappliquer, à nouveau sans succès. après quoi l’une d’elle sortit et fit signe, de sa raquette, au conducteur de continuer sa route. l’anneau tout entier ayant déjà perdu assez de temps… « он пошёл в депо », me lance k. le volà en route pour le dépôt…

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merde et réalisme

recréer les passions, remettre en scène les désordres et autres émanations humaines, peindre les natures et mettre aux lèvres d’entités abstractivées, sous forme de poses intellectuelles, le kalidéoscope ou le florilège des idées du temps, je laisse cela à ceux que l’humain intéresse. seul sujet digne d’étude, selon Wilde. je ne sais pas. mon goût pour les romans relève de celui que je peux manifester pour les politiciens les plus dévoués. cela demande non seulement un énergie monumentale, mais également une fraîcheur d’attitude et une naïveté qui me sont hors de portée. décrire la vie m’intéresse si peu. je n’aborde l’écriture et le texte en général que du point de vue de leur déploiement musical, que sur le plan de leur irradiation intime, leur énergie propre. odeur et ouïe, voilà les deux sens qui m’interpellent. tout le reste, la finesse d’une description, la justesse d’un rendu, bref tout ce qui donne dans une espèce de réalisme pour le réalisme, tout ce qui érige le réalisme en absolu me laisse froid. quoique je comprenne parfaitement cet art et que jamais je n’en questionnerai la pertinence ni la valeur. je suis de cette engeance qui nourrit sa progéniture de réalité mâchouillée, qui s’intéresse davantage à la merde qu’au fruit qui la produit, qu’au plat apprêté, qui accroche dès que l’auteur décroche. du réel.

il est toujours intéressant, d’un point de vue anecdotique, de se replonger dans l’esprit d’une époque à travers des décors, des couleurs, des modes vestimentaires. mais cela, n’importe quel écrivain peut arriver à le reproduire. autre chose est de faire radier le réel à partir de son propre regard, de communiquer une rage de mettre ensemble selon une constellation de besoins, fut-elle honteusement inavouable. une odeur de salive. quoi de plus précieux que d’embrasser une odeur de salive. que d’embrasser dans une odeur de salive. le reste est littérature.

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ce qui se communique le plus directement, c’est précisément cela que notre conscience n’arrive jamais à produire.

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encore une journée sans nouvelle, une pleine journée de choses à faire, d’affaires. puis, tout au bout, quelques caprices, achetés à coups d’affaires et de devoirs. comment imaginer une telle existence. l’histoire qui coule comme un fleuve, lointain, sans aucun écho dans ta routine. l’histoire comme un autre monde. encore quelques mois et je retourne à l’extérieur de cette existence rivée aux « à faire », cette invariable monstruosité qui te branche tous les sens à une seule source: celle d’un artifice strictement alimentaire, tout concentré autour d’une seule et même préoccupation: arriver. travailleur-consommateur, l’idéal humain de l’ère moderne. puis vomir.

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à quand une loi contre ces imbéciles qui créent des mélodies éternelles et y collent des merdes de textes. à quand. dire que n’importe quelle crotte de nez peut impunément saloper quelque chose d’aussi irrémédiablement affranchi de toute influence humaine comme la musique, avec une anecdote médiocrement humaine, ou quelque chose de si irrémédiablement ancré dans « telle existence », dans telle médiocrité de vie… comment imaginer que l’on puisse ainsi marquer l’éternel affranchissement créateur de l’excrément d’un stade du développement humain. je t’aime mais tu me fuis et j’en chie, reviens ma chérie. si ton génie poétique est incapable de relever ton génie musical, tais-toi et chante. je voudrais que l’on condamne toutes ces chansons qui n’en sont pas arrivé pas à établir un équilibre potable entre texte et musique. la peine de mort encore n’est pas assez sévère.

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l’artiste

pourrait-on imaginer cela, pourrait-on s’imaginer condamner cette attitude artistique qui a fait des créateurs immenses, des créatures de création. et qui veut que l’artiste doit toujours être en-deçà de ce qu’il désire. doit toujours vivre en état de manque, afin d’être en état de vraiment créer. la baboune érigée en moteur, la privation en muse.

et au fait privation de quoi. la plupart du temps d’amour, bien entendu, d’attention. ultimement, le modèle d’artiste qu’on nous propose c’est celui de l’être meurtri par manque d’attention, l’incompris insatisfait, dont personne ne veut. à mon avis cette image a dérapé et a entraîné avec elle une entité à laquelle elle s’est un peu trop associée. l’évolution vers le confort, la facilité en tout a créé un type d’homme nouveau: le jouisseur du carpe diem. ou elle a participé à son avénement au sommet des icônes modernes du mode d’existence. en a fait un modèle et un « aspirable ». l’homme moderne a appris à associer l’assouvissement de ses désirs avec sa raison d’être. il a placé au centre de ses activités sa propre satisfaction immédiate. celui qui aspire à cet état de satisfaction se voit ocmme un reclus, un privé, il perd tout sens d’une certaine « participation » à la vie. une vie toute organisée autour de la notion de « joie », de « jouissance ». cette jouissance totalement assimilée aujourd’hui, finalement assimilée aujourd’hui – à présent que l’on peut ouvertement se l’avouer – à la jouissance sexuelle et à la satisfaction de posséder, au pouvoir d’avoir.

dans un pareil contexte, il est aisé de confondre l’impulsion créatrice née d’un caprice matérialiste et l’impulsion disons noble, née d’une sublimation des désirs, qui a toujours été le propre de tout art fertile en humanité.

c’est le luxe d’une société d’abondance et de surabondance que de laisser croître en elle-même, en son sein, les conditions de sa propre disparition. on coupe dans la forêt tant que dure cette impression de ne pas la mettre en péril, tant que dure la sensation d’inépuisable. puis un beau matin l’on se réveille avec un remord. il faut à tout prix reboiser, à défaut de quoi l’équilibre planétaire sera perdu. dès lors, ce qui autrefois (hier) était considéré comme naturel, le fait par exemple de se meubler de bois, devient répréhensible et immoral. en regard de l’avenir de l’homme, cela prend des proportions de crime. du jour au lendemain une urgence fondamentale est interpellée. l’urgence de protéger le futur de la vie humaine dans l’univers. mais on n’arrête pas un tel mouvement comme on veut, et la terre continuera de souffrir longtemps de cette habitude aussi destructrice à la longue qu’elle fut naturelle et jamais interrogée.

l’humanité fertile, lorsqu’on la considère dans l’absolu et qu’on la mesure à l’extrême inimaginable (ou si peu…), ce serait une humanité qui, tout en se développant, aura su créer les conditions de son renouvellement. et il est évident qu’une telle prémisse est teintée de pensées potentiellement moralisatrices. cela appelle des conclusions. cela impose une logique de gestes et d’attitude. resterait à les assumer. et pour cela, il faut des artistes. il faut les artistes d’un tel projet, d’une telle idéologie.

la culture du divertissement, en affaiblissant l’homme, en le rendant susceptible aux moindres variations dans l’organisation de ses satisfactions et de sa jouissance, le détourne des vraies tâches de son salut. elle en fait un être capricieux, lâche et faible qui ne peut qu’entraîner après lui que laisser-aller et approximations d’êtres. un enfant qui ne peut qu’engendrer l’image de ses propres inassouvissements ridicules. mais lorsque c’est un vrai enfant, on peut lui pardonner.

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suis-je loin. de quoi. de quoi peut-on être loin. il faut du temps pour cela. assez de temps pour que la distance, en imagination, fasse son chemin.

et si je ne me sens loin de rien. et si. que suis-je alors. que fais-je. deviens-je. à ce point plus loin. et pour qui.

alors où suis-je. si dans mon propre coeur tout me semble tout près.

le temps emportera tout cela. je sais. et en attendant tout m’est tout près. et je suis curieux.

est-ce être loin que d’être curieux.

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les chiens de Moscou

les chiens sauvages de Moscou. maussades, souvent infirmes, charognards, roués, troués, rouillés. pour leur faire peur lorsqu’ils s’emportent, m’a-t-on raconté, il suffit de se pencher et de faire mine de ramasser une pierre sur le sol. les chiens de Moscou sont en liberté. mais que signifie la liberté pour qui passe son existence parmi béton et bitume, rasant à travers les flots de jambes aveugles, à hauteur de milliers de roues salies et bornées, ne fendant jamais rien et en proie aux moindres humeurs, à une ombre de comédie, à un mime ridicule. étendus çà et là, nulle part à vrai dire, désoeuvrés, privés du titre même d’animal, parasités parmi les foetus flottants, roulant avec leurs bouteilles vides, dans l’attente vague de quelque averse, à jamais lavés, jamais propres. les chiens de Moscoudehors avec ce qui n’entre jamais nulle part. en liberté.

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les tadjiks

un homme entre dans notre wagon, vif et leste. début quarantaine. espadrilles blanches, jeans noirs, manteau d’hiver boursoufflé, à la taille, noir lui aussi, orné d’un design aérodynamique orange clair. il s’assied sur une fesse, accoudé à un bras de banc, de biais par rapport à nous. 23h30. sur notre chemin vers le métro, on a déjà vu une panoplie de physionomies sous influence. à cette heure, le bizarre change de sphère, s’alourdit d’un quotient intriguant de dangerosité. regarder trop longtemps est risqué. le gaillard se précipite dans le banc du fond, devant une silhouette recroquevillée, manteau marine sale, capuchon flasque disproportionné, à franges de poils, rabattu sur son visage. à peine épaté sur son banc, où il est seul, il se relève dans un geste nerveux, soulève le capuchon, jette un regard attentionné, léger, vif et curieux-oisif. le vide de l’intention me frappe. nous suivons la scène d’un oeil incrédule, amusé. aussitôt la vérification faite (par deux fois, comme pour bien s’assurer qu’il ne s’aigissait pas d’une connaissance), l’homme s’assied à côté de la silhouette.

lorsqu’on est sortis, le même gars s’amusait à une espèce de jeu de cache-cache avec une fille adossée au bras de notre banc. lui-même se servait du bras du sien pour dissimuler ses yeux, puis lentement les découvrir, comme on pourrait le faire avec un jeune enfant ou avec un chat.

hier ou aujourd’hui, je n’étais pas certain. mais c’était période de pleine-lune.

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3cm d’huile, ou presque, au fond d’une grande cuve blanche défraîchie. lorsque cette huile aura atteint une température assez élevée, elle recevra une assiette d’oignons tranchés. puis, carottes, pommes de terre ou navet. le tout grossièrement coupé. je n’arrive jamais à suivre la recette, mais vers la fin, arrive le sac de kasha, et à travers cette odeur de céréale bouillie perce soudain un parfum de volaille, sucré, chaud, confortable, toujours le même. fascinant…

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ces Tadjiks viennent ici pour travailler. ils ont leur chambre, tout au bout du couloir. grande pièce de débarras qui leur sert aussi de remise pour tous leurs matériaux. depuis que je suis ici ils s’affairent, presque 10 heures par jour, 7 jours par semaine, à rafistoler 5 chambres pour en faire des suites de luxe, avec télé et douche. ils arpentent les couloirs et des mélodies aux accents arabes de l’est fusent de leurs portables. nous leur avons concédé « notre » toilette. on parle beaucoup, en particulier, de ces traces de semelles et de la boue qui couvre le rebord de la cuvette.

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on s’est parlés pendant 13min 53s. quand j’ai raccroché il était 11h53.

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